L’outil magique pour Gallica

Ce n’est pas un scoop, je passe ma vie dans Gallica. L’outil qui m’est vite devenu indispensable pour ma généalogie, c’est donc celui qui me permet d’en extraire confortablement les images pour illustrer mes petites histoires. Cartes et plans, articles de presse, localisation de nos ouailles dans les annuaires, publications des sociétés savantes… Impossible de faire le tour de tout ce que nous propose la grande bibliothèque numérique.

Le téléchargement dans Gallica

Nous connaissons bien les fonctions intégrées au site pour le téléchargement ; je passe sur le format pdf, parfait s’il s’agit de récupérer plusieurs pages ou la totalité d’un document, pour m’intéresser plus particulièrement aux images au format jpeg.

Trois options sont proposées en standard :

  • l’image en entier, avec le défaut que la résolution sera assez faible et que je ne pourrai pas profiter des détails de la carte,
  • une partie de l’image dans une résolution supérieure. Cette fois-ci je pourrai agrandir l’image au maximum, avec le défaut que je ne peux en choisir qu’un fragment, généralement trop peu étendu pour mes besoins. Lorsque j’essaie de définir une zone plus importante, je me retrouve vite avec le message fatidique,
  • une partie de l’image dans la résolution affichée. Je peux régler un niveau de détail intermédiaire et l’intérêt est que j’obtiens ce que je vois à l’écran, avec le défaut que je suis toujours sur une récupération partielle de l’image.

Bref, je me retrouve systématiquement à devoir choisir entre récupérer une image complète ou récupérer une image bien détaillée. Certes ce sont souvent les deux pôles entre lesquels il nous faut régler le curseur avec les documents numériques. Mais quand je veux télécharger les cartes de Cassini, par exemple, ça ne m’arrange pas du tout : je veux tout, et avec plein de détails.

IIIF-Download

Il y a donc un moyen de récupérer l’image dans sa totalité et avec la résolution maximum mais il faut utiliser un outil extérieur à Gallica. Au début, nous devions le faire en bidouillant l’adresse de l’image ; comme ce n’est plus indispensable de s’y intéresser maintenant, je ne commence pas par là pour ne pas vous décourager si vous n’aimez pas ce genre de truc ;-)

Car Sylvain Machefert nous a simplifié la vie en créant une extension qui se greffe sur notre navigateur préféré en un instant et automatise la manipulation. L’installation est très simple : il suffit de se rendre sur la page de l’extension et de choisir le navigateur dans lequel vous vous trouvez, Firefox ou Chrome. Deux clics de validation sur les messages qui s’affichent ensuite et le tour est joué.

L’icône matérialisant IIIF-Download est alors ajoutée en haut à droite de la fenêtre du navigateur. Habituellement grisée, elle vire au rouge dès que vous êtes sur une page Gallica avec une image en haute définition à récupérer. En l’utilisant, vous pourrez télécharger cette image soit au format jpeg, soit au format tiff et vous n’aurez plus qu’à enregistrer le fichier chez vous. Personnellement, dans la mesure où je ne ne destine pas les images à l’impression, je m’en tiens au format jpeg, largement suffisant pour l’usage que j’en ai et beaucoup moins gourmand en espace de stockage.

Et petite confidence : parfois l’outil oublie de s’allumer… mais ça fonctionne quand même ;-)

A titre d’exemple, voici le niveau de détail avec lequel vous pouvez récupérer une carte de Cassini (toutes mes images sont cliquables pour s’afficher dans un nouvel onglet à leur meilleure taille ; pour une raison que je ne suis pas encore parvenue à démêler, il faut le faire deux fois pour obtenir finalement la taille d’origine).

Le bonheur ensuite c’est de pouvoir manipuler l’image à ma guise. Quel plaisir, par exemple, de conserver le plan Bretez dans sa totalité… mais de parvenir tout de même à zoomer assez confortablement à l’intérieur pour vérifier que telle propriété correspond exactement à la description qu’en a faite le notaire dans l’acte de vente !

Et c’est bien sûr très intéressant de pouvoir travailler tranquillement sur nos chères cartes de Cassini. C’est dans Gallica qu’elles sont offertes avec la meilleure résolution mais -pour moi en tout cas- c’est toujours un peu un casse-tête pour localiser rapidement celle que je veux, même avec les excellents trucs de Sophie Boudarel.

Grâce à l’extension magique, j’ai donc récupéré une fois pour toutes les cartes qui correspondent à mes lieux habituels de recherche, ce qui a également pour avantage de me les rendre toujours disponibles même quand ma connexion est à la peine.

Je peux aussi récupérer cette carte scolaire du département de l’Oise et corriger son pli qui tombe évidemment au mauvais endroit (je ne voudrais pas jouer les Caliméro mais vous avez remarqué que les coupures tombent toujours souvent mal sur les cartes ?) pour y localiser mes ancêtres isariens.

Finalement, sauf pour des articles très courts que je peux capturer à l’écran en une seule fois, désormais j’utilise quasiment toujours cet outil pour télécharger dans Gallica, quitte à repasser derrière pour baisser la résolution… c’est un comble !

La même chose, sans l’extension

C’est Antoine Courtin qui, il y a maintenant cinq ans, avait décrypté la méthode brute pour récupérer de la haute définition dans Gallica. Il a depuis mis à jour son article avec le plugin de Symac mais la manipulation de base peut éventuellement vous intéresser. C’est aussi la partie que vous pouvez zapper si ça ne vous inspire pas :-)

Personnellement, je ne me sers bien sûr que de l’extension sur mon ordinateur personnel. Mais quand j’utilise un ordinateur sur lequel je ne veux ou ne peux pas l’installer (au hasard… mon ordinateur pro ;-), je suis bien contente de pouvoir revenir à la méthode préhistorique en trafiquant l’url.

Vous verrez dans les explications d’Antoine Courtin qu’il évoque également Pyllica, un script python pour récupérer les images en série. Beaucoup plus technique et je n’en ai pas l’usage, mais si ça vous dit…


C’était donc le dernier billet qu’il me restait à publier pour honorer le défi d’écriture lancé par Geneatech, auquel je dois la création de ce blog spécial généalogie. Mon indolence naturelle me retenait depuis longtemps de me lancer dans un deuxième projet s’ajoutant au canal historique mais les thèmes proposés, tous plus tentants les uns que les autres, ont eu raison de ma résistance. En cette quatrième semaine, on nous proposait d’évoquer un outil -application, matériel, logiciel- dont nous nous ne pourrions plus nous passer pour notre généalogie.

Un grand merci à cette dynamique équipe qui, de plus, nous a proposé quotidiennement, tout au long de ce mois, des vidéos passionnantes !

Semaine 1, une source rare : Les cartes de sûreté à Paris
Semaine 2, St-Valentin : L’amour dans les archives
Semaine 3, salle de lecture : Une particule si désirable {1}, Une particule si désirable {2}, Une particule si désirable {3}, Une particule si désirable {4},
Une particule si désirable {5}

Une particule si désirable {5}

Une particule si désirable {5}

Augustin est mort depuis longtemps et il n’a pas laissé de descendance pour perpétuer le beau nom à rallonge qu’il a fait tant d’effort pour obtenir. J’ai donc pu m’amuser sans arrière-pensée avec mon enquête généalogique, et surtout la publier sans craindre d’embarrasser qui que ce soit.

Le lointain cousin que je me suis découvert à cette occasion reste une touchante énigme. Voilà un homme qui a certainement dû batailler pour amener sa vie là où il le voulait, qui a surmonté des deuils personnels avec cet enfant mort à la naissance et sa femme disparue prématurément, qui s’est construit une carrière de juge et d’auteur faisant autorité dans son domaine alors que rien ne l’y prédestinait et qui a même fini par décrocher sa légion d’honneur. Et malgré tout, sa soif de reconnaissance le pousse encore à se perdre dans cette quête dérisoire de particule, prêt à toutes les entourloupes pour parvenir à ses fins.

Augustin est l’illustration parfaite d’un paradoxe que je ressens souvent au cours de mes recherches : les archives ne sont pas avares à son sujet, j’ai l’impression qu’elles me permettent de le tracer tout au long de sa vie… Pourtant je ne sais rien de lui et l’homme reste un mystère. Heureusement ?

Ma perplexité s’étend à sa mort, qui le fait encore sortir de l’ordinaire.

La fin tragique d’Augustin

Augustin a atteint l’apogée de sa carrière avec une  nomination au Palais de justice de Paris où il est installé depuis quatre ans. Il est sur le point d’avoir soixante ans lorsque le 2 août 1914, le tocsin sonne sur la France ; il a donc largement passé l’âge d’être mobilisé.

Pourtant, alors que rien ne l’y oblige, il se porte volontaire pour monter au combat et rejoint le premier régiment d’artillerie à pied comme officier, puisqu’il a été nommé capitaine dans la réserve en 1898. Et si l’on en croit sa citation à titre posthume, il ne part pas à la guerre pour faire de la figuration.

Officier de complément ayant repris du service à l’âge de 60 ans, s’est toujours signalé par son activité et son intrépidité. Le 31 août 1915, sa batterie étant en butte à un bombardement intense, a fait abriter tout son personnel et, resté seul à son poste d’observation, y a trouvé une mort héroïque en dirigeant le tir de ses pièces.

C’est encore en salle de lecture, cette fois-ci à Paris, que j’ai pu consulter sa succession pour m’assurer qu’il ne laissait pas d’enfant. Et effectivement il lègue une maison à Songeons à sa gouvernante et le reste de ce qu’il possède va par moitié à Sylvanie et Faustin, ses sœur et frère.

Si je passe un jour par Notre-Dame-de-Lorette, je m’arrêterai sur la sépulture 4129 pour raconter un peu à Augustin toutes les recherches dans lesquelles il m’a entraînée, avec sa lubie… et l’en remercier, car ce genre de fouinage est le sel de la quête généalogique.

Et si la salle de lecture n’était pas vraiment indispensable ?

Cette question a un petit air de provocation… mais pas tant que ça ;-) Archives judiciaires, dispenses de mariage, deux sources que je ne pouvais consulter qu’en salle de lecture.

Sauf que…

J’ai raconté mes recherches de manière linéaire et en les organisant autour d’un récit cohérent mais les généalogistes savent bien que dans la vraie vie, ça ne se passe jamais comme ça : nos enquêtes sont faites de pistes, vraies ou fausses, confirmées ou éliminées les unes après les autres, de découragement et de bouffées d’enthousiasme, d’allers et retours, de doutes et d’espoirs, de tournage en rond, bref… c’est le bazar !

Et ce n’est qu’après avoir eu en main le jugement complet récupéré en salle de lecture que je me suis avisée d’aller vérifier toutes les transcriptions ordonnées par les juges, et pas seulement la première version sur laquelle j’étais tombée un peu par hasard, un condensé assez nonchalamment reporté dans les registres de Douai où Augustin s’était marié.

Jugement dans les registres d’Hétomesnil – AD Oise 3E314/16
Jugement dans les registres d’Hécourt – AD Oise 3E306/13

Je n’ai pas trouvé davantage de sérieux dans les registres de Senantes, où la transcription est encore plus lapidaire qu’à Douai. En revanche, aussi bien à Hécourt qu’à Hétomesnil, il s’est trouvé deux secrétaires de mairie assez consciencieux pour s’appuyer la recopie du jugement dans ses moindres détails, y compris avec ses attendus et son précieux tableau généalogique.

Et comme ce sont des registres d’état civil… c’est en ligne !

Salle de lecture : O / Ressources en ligne : 1 ?

Il reste la dispense de mariage. La mise en ligne des instruments de recherche se généralise mais l’Oise était pas mal en avance sur le sujet et nous a proposé très tôt deux inventaires listant plus de 13 000 couples. Suffisamment pour susciter ma convoitise quand j’en ai repéré deux ou trois qui pouvaient m’intéresser. Mais la salle de lecture était à l’époque indispensable pour aller plus loin et mettre la main sur ces fichues dispenses.

Sauf que…

Depuis l’Oise a mis les dispenses de mariage en ligne, si bien que là où j’ai dû me déplacer il y a quelques années, aujourd’hui je n’aurais aucun problème pour les consulter directement depuis mon canapé.

Dispense de consanguinité d’Anne et de François – Archives départementales de l’Oise G3437

Salle de lecture : O / Ressources en ligne : 2 ?

Sauf que…

Je n’en finirais pas de lister toutes les pépites découvertes au cours des vacances passées dans des salles de lecture lointaines.

C’est là que j’ai surpris le patriarche respecté de la famille Lenoir la main dans la caisse de l’octroi avant qu’il ne devienne un notable de la ville, là que je me suis glissée dans la maison d’Estelle pour écouter chanter ses deux serins en cage, là que j’ai fais mes emplettes dans l’épicerie de Juliette entre le savon Congo et les paquets de tripoli, là encore que j’ai localisé le restaurant des pommes sautées de mon arrière-grand-mère Georgette, là que j’ai enfin avancé sur la disparition de mon ancêtre anglais, là que j’ai retrouvé la maison aux chrysanthèmes… Fonds de la Préfecture, successions, matrices cadastrales, hypothèques, minutes des notaires, presse ancienne trop récente pour être en ligne, archives judiciaires… il y a de tout ça quand on consulte les archives physiques, et je n’ai quasiment pas encore abordé l’ancien Régime !

La plongée physique dans ces vieux papiers poussiéreux (le nombre de fois où on se lave les mains !) est irremplaçable pour sa puissance d’évocation et nous met tant d’images en tête…

D’ailleurs les salles de lectures ne sont pas que départementales et les archives municipales aussi regorgent de trésors : les registres du consistoire protestant, les archives fiscales pour tracer les commerces, les signatures de mon conseiller municipal dans le registre des délibérations, les permissions de voirie, la saga des élections, l’exemplaire original de l’état civil qui révèle parfois de sacrées surprises ou comble des lacunes…

Et que dire des Archives nationales avec les déchirants dossiers de résistants des boulangers de mes grands-parents, la naturalisation de ce très lointain cousin qui m’en apprend tant sur mes racines anglaises, la magie enfin qu’il y a à se retrouver dans l’impressionnante salle de lecture du Caran ?

Les mises en ligne ont beau s’intensifier et constituer un vrai luxe pour nos recherches, elles ne peuvent nous offrir les kilomètres d’archives à notre disposition sur place. En réalité, le match ressources en ligne / salle de lecture n’en est pas un, tant elles sont complémentaires.

Les ressources en ligne constituent un luxe extraordinaire pour débroussailler notre arbre et, au fur et à mesure que les numérisations progressent, pour aller beaucoup plus loin et le nourrir. Elles offrent des possibilités de recherche puissantes : je n’imagine pas, même en fréquentant assidûment la BnF, pouvoir y faire le quart de la moitié des découvertes permises par Gallica dans la presse. De plus il faudrait se cantonner à un élitisme bien désagréable pour faire semblant d’ignorer que tout le monde n’a pas la chance de pouvoir se déplacer. Et même quand on en a la possibilité d’habitude, ces derniers mois nous ont appris à chérir tout ce qu’on peut trouver, bien installée derrière un écran d’ordinateur, et les riches échanges qui restent malgré tout possibles.

Ressources en ligne + salle de lecture = la combinaison gagnante :-)

Et maintenant ?

Et bien maintenant je me retrouve à faire une généalogie en snobant l’état civil, moi qui ne jure que par les actes. C’est un comble !

Je ne m’investirai évidemment pas dans la famille le Noir de Tourteauville mais tout de même, ça m’amuserait de trouver l’acte de sépulture de François Paul. Et si j’en ai l’occasion, j’irai jeter un coup d’œil à la succession de son père pour prendre connaissance de l’état de la famille à son décès, en 1709. Voilà qui me permettrait de refermer bien gentiment ce dossier-là.

L’essentiel de ma recherche pour cette branche va maintenant se concentrer sur les origines d’Anne Tribout et de François Le Noir, en partant sur des bases saines. Je mise beaucoup sur les dispenses de mariage, justement, car il n’est pas si simple de localiser les Dizambourg.

Mais si c’était simple, est-ce que ça nous amuserait autant ?

Série de billets écrits dans le cadre du Mois Geneatech, thème de la 3ème semaine :
« Une découverte que vous n’auriez pas pu faire sans vous rendre aux archives »

Épisode {1} Le cousin Augustin
Épisode {2} La famille le Noir de Tourteauville
Épisode {3} Le jugement
Épisode {4} La dispense de mariage

Une particule si désirable {4 }

J’ai donc retrouvé le mariage de François, notre ancêtre laboureur, avec Anne Tribout à Crèvecœur-le-Grand, dont Augustin dit n’avoir pas disposé. Sur cet acte du 12 février 1697, le curé donne le futur époux pour originaire du Lignier, un toponyme qui n’existe plus aujourd’hui. Parmi trois Lignières candidates dans les environs, je retiens Lignières-Châtelain, qui se trouve à une grosse trentaine de kilomètres au nord de Crèvecœur-le-Grand, et à la même distance d’Amiens.

En effet, le dictionnaire topographique de la Somme atteste bien de Lignier comme ancienne forme du nom de cette commune sur la fin du XVIIème siècle. Et puis surtout, cinquante ans plus tard, le petit-fils de François, amènera à son contrat de mariage un lopin de terre qu’il possède toujours à Linier Chatellin, confirmant ainsi une origine familiale dans ce village.

Crévecoeur, Lignières et Amiens sur la carte de Cassini

Cependant cette piste ne me conduit pas très loin : j’ai beau le reprendre dans tous les sens, le registre en ligne qui m’intéresse sur cette commune est obstinément lacunaire pour la seconde moitié du XVIIème siècle, justement la période qui correspond à la naissance de François. C’est pourtant un acte qui aurait coupé court à toute spéculation.

Décidément, le doute n’a pas cessé de s’incruster dans les moindres recoins de cette affaire tordue ! Mais le mariage de François Le Noir et d’Anne Tribout allait tout de même m’offrir le début de quelque chose.

D’où sortent ces Dizambourg ?

Car dans le registre original de la paroisse, le curé à noté les témoins, qu’il ne s’est pas fatigué à recopier ensuite dans le double destiné au greffe.

Mariage Lenoir – Tribou 12 février 1697- Archives départementales de l’Oise 3E179/1

Le douzième jour de febvrier 1697 a esté contracté mariage
en face de Ste eglize entre François Lenoir de la paroisse
de Lignier d’une part & Anne Tribout de ce lieu d’autre part
après les publications de bans faites tant en l’eglize dudit
Lignier que celle dudit Crèvecoeur, scavoir le premier le
jour de la circoncision, le jour des roys & le jour de
l’octave, ledit Le Noir assisté de Jean Dizambourg &
François Dizambourg ses oncles et ladite Tribout assistée
de François Tribout son père et François Hurel son oncle
tesmoins & autres signé dessous

Point de filiation mais François Lenoir se présente devant l’autel en compagnie de ses oncles, Jean et François Dizambourg. Il est certain qu’il ne s’agit pas des frères de son père, alors… ceux de sa mère, qui serait par conséquent une Dizambourg ? Cependant je suis toujours sur la réserve, en me disant qu’il peut aussi s’agir d’oncles par alliance, encore que dans ce cas il serait assez étrange qu’ils soient deux.

La dispense de mariage

Compte tenu de l’éloignement, j’avais planifié une semaine entière en salle de lecture à Beauvais. Tant qu’à faire de m’enfermer pour mes congés… Autant dire que ma liste de courses était bien fournie. Elle comprenait notamment la dispense de consanguinité sollicitée par Anne à l’occasion de son mariage avec François, repérée dans le très complet inventaire que les archives départementales avaient déjà mis en ligne à l’époque.

Et elle allait enfin me permettre de lever les derniers doutes.

Dispense de consanguinité demandée par Anne Tribou – Archives départementales de l’Oise G3437

Supplie humblement Anne Tribou
fille de François Tribout demeurant au hameau de la
Houssoie paroisse de Crèvecoeur diocèse de Beauvais

Disant que de son bon gré et du consentement de ses
parens elle a fait promesses de mariage à François
Le Noir garçon demeurant en la paroisse de Lignieres diocèse
d’Amiens, nonobstant l’empeschement du quatriesme
degré de consanguinité qui est entr’eux, qui n’a esté
reconnu certain que quelques temps après lesdites promesses

Anne est donc bien embêtée : après avoir résolu de se marier avec François, voilà qu’ils s’aperçoivent qu’ils sont cousins ! D’assez loin certes, puisque c’est au quatrième degré mais cousins tout de même et en tout cas, assez pour que les autorités catholiques considèrent ce lien comme un empêchement au mariage.

En effet, Anne et François ont un arrière-grand-père en commun, ce qui constitue à l’époque le plus mineur des empêchements de consanguinité et n’en est plus un aujourd’hui. Un degré de plus, ils étaient quittes et moi, je perdais une précieuse source d’information. Mais l’Église a un système parfaitement rodé et minutieusement tarifé pour régler ce genre de cas ; en réalité ces empêchements n’en sont que pour ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter leur dispense.

Tout ce système des dispenses est d’ailleurs assez savoureux et méritera d’être regardé d’un peu plus près, de même que la supplique d’Anne dont la rédaction ne doit rien au hasard : elle a été précisément étudiée pour répondre aux codes de l’exercice qui font même l’objet de manuels détaillant les formules à utiliser… les tutos de l’époque, en quelque sorte.

Mais pour cette fois, je me contenterai de récupérer les éléments qui vont me permettre de résoudre enfin mon problème de noblesse.

Tout d’abord, j’ai confirmation de l’origine de François car à plusieurs reprises, il est dit originaire « de la paroisse de Lignières dans le diocèse d’Amiens« . Très probablement Lignières-Châtelain, donc, mais en tout cas ni Amiens, ni Sorrus, ni Doullens, ni aucun des lieux où j’ai repéré les le Noir de Tourteauville jusqu’à présent.

Ce qui se confirme également, c’est son âge, parfaitement cohérent avec l’évaluation du curé à sa mort puisqu’ici, en 1696, il est âgé de « vingt ans ou environ » ce qui place toujours sa naissance vers 1675-1676. Voilà qui abonde dans le sens d’une incompatibilité avec le François Paul qui signait avec tant d’assurance en 1681.

Mais l’immense intérêt de cette dispense de consanguinité, c’est précisément que la fiancée expose le lien de famille avec son futur ; et ça, c’est du nanan pour la généalogiste !

Dispense de consanguinité demandée par Anne Tribou – Archives départementales de l’Oise G3437

Même sommairement, ce sont trois générations qui sont remontées d’un coup, qui plus est avec des indications de première main puisque fournies directement par les principaux intéressés. Et une information cruciale pour moi qui, enfin, clôt le débat : la mère de François s’appelle Jeanne d’Isambour !

Jeanne d’Isambour ? Jean et François, témoins de leur neveu à son mariage, sont donc bien les frères de sa mère. Rien à voir en tout cas avec aucune des deux épouses de François le Noir de Tourteauville, Marie du Croquet et Françoise Tondu.

Après tant d’indices concordants mais dont aucun ne constituait à lui seul une preuve indiscutable, tant d’arguments incertains accumulés contre la thèse d’Augustin sans toutefois parvenir à la contredire de façon péremptoire, cette fameuse dispense de mariage confirme sans appel mon intuition de départ : le bel exposé développé par le cousin Augustin pour convaincre les juges ne tient pas. Notre ancêtre François Le Noir ne peut pas être le fils légitime de François le Noir de Tourteauville.

J’ai failli avoir des ancêtres nobles, et en plus dans ma branche patronymique. Comment j’aurais pu me la péter… Au bout du compte, cette histoire a été l’occasion d’une enquête passionnante dont je refermerai le dossier demain, dans un dernier épisode en forme d’épilogue.

Série de billets écrits dans le cadre du Mois Geneatech, thème de la 3ème semaine : « Une découverte que vous n’auriez pas pu faire sans vous rendre aux archives »

Épisode {1} Le cousin Augustin
Épisode {2} La famille le Noir de Tourteauville
Épisode {3} Le jugement
Épisode {5} Épilogue

Une particule si désirable {3}

Après avoir patienté en compagnie d’Augustin, puis de la noblesse amiénoise, le jugement complet enfin récupéré en salle de lecture à Beauvais allait me permettre de découvrir comment les le Noir de Tourteauville s’étaient immiscé dans l’état civil de nos ancêtres.

La liasse du jugement du jugement rendu le 28 juillet 1900 par le tribunal de première instance de Beauvais comprend tout d’abord cinq pages d’exposé présenté par maître Braconnier, l’avoué d’Augustin. Au centre de cet exposé, un tableau généalogique de deux pages représente le cœur de son argumentaire ; à la suite, il énumère les conclusions qu’il demande aux juges d’adopter.

Viennent ensuite quatre pages qui constituent le jugement lui-même avec les motifs reprenant quasiment à l’identique l’exposé d’Augustin et concluant « qu’il y a donc lieu de reconnaître que le véritable nom patronymique du demandeur est bien celui qu’il réclame et que par suite sa requête doit être accueillie ».

Pour terminer, les juges rendent leur décision en énumérant précisément les actes d’état civil qui doivent être annotés par mention marginale, pour rectifier le nom de Lenoir en le Noir de Tourteauville. Cette liste est limitée à la stricte demande d’Augustin qui n’a aucunement évoqué ses sœur et frère, ni aucun des collatéraux. Par conséquent, les juges bornent clairement leur intervention aux actes concernant le demandeur et ses ascendants mâles.

Et c’est tout. Il est assez savoureux de confronter la réalité de ce jugement avec les dizaines de petits le Noir de Tourteauville qui ont éclos dans la planète Geneanet :-)

Dans la fabrique du faux… ce qui est vrai

L’argumentaire soutenu par Augustin a ceci de remarquable qu’il reprend les ressorts classiques de la désinformation : il noie les juges sous une avalanche de détails avérés et soutenus par des preuves incontestables ; et ni vu ni connu, il glisse au milieu de tout ça son énormité, en se disant que ça va passer crème avec le reste. Voilà une technique qu’on commence à savoir repérer aujourd’hui, à la grande époque des fake de tous bords.

Jugement du 28 juillet 1900 du tribunal de 1ère instance de Beauvais – Archives départementales de l’Oise

Dans un premier temps, il avance donc moult preuves pour soutenir :

  • qu’il descend bien de François Le Noir, laboureur à Crèvecœur-le-Grand. Il remonte ainsi six générations, certes avec quelques manques sur certains actes qu’il n’a pu retrouver mais ça se tient ;
  • que François le Noir résidant à Amiens est bien escuyer, sieur de Tourteauville ainsi qu’il est présenté dans nombre d’actes et qu’à partir de lui, on peut même s’avancer à la génération précédente, celle de ses parents.

J’embarque bien volontiers avec Augustin sur ces deux points, d’autant plus qu’avec les extraordinaires facilités dont nous disposons au XXIème siècle pour explorer les archives, j’ai finalement trouvé les actes qu’il signalait manquants dans sa démonstration de 1899… et bien d’autres encore. Sa filiation -notre filiation- avec le laboureur François Le Noir est donc établie sans équivoque. De plus, grâce à la maintenue de noblesse dont il semble ne pas avoir eu connaissance (ou s’est-il abstenu d’en faire étalage parce qu’elle n’allait pas dans son sens ?), le titre et la qualité de l’escuier François le Noir de Tourteauville sont eux aussi bien documentés.

Mais finalement, la question essentielle reste celle-ci : comment relier les points 1 et 2 de sa démonstration, c’est-à-dire comment faire du François Le Noir, laboureur dans l’Oise, le fils du François le Noir de Tourteauville, escuier à Amiens ?

Tout simplement comme Augustin : avec un abracadabra et un peu de poudre de perlimpinpin.

Dans la fabrique du faux… ce qui est faux

Augustin ne démontre jamais la filiation mais la glisse au milieu de son argumentaire avec un extraordinaire aplomb, comme si ce qui constitue le point essentiel et épineux de son affaire était un fait avéré ne souffrant pas d’être remis en cause.

Jugement du 28 juillet 1900 du tribunal de 1ère instance de Beauvais – Archives départementales de l’Oise

Il l’affirme tout d’abord péremptoirement dans son introduction, ce qui est une bonne stratégie. Le problème c’est qu’il n’y revient pas dans la suite et considère cette filiation comme un axiome, noyé dans une litanie de faits accessoires qu’il fait semblant de considérer comme le principal de sa requête.

Je me suis donc concentrée sur le fil fragile auquel se raccrochait mon filou : comment une homonymie imparfaite, qui plus est sur un patronyme fort répandu dans la région, avait-elle pu faire germer dans son esprit l’idée de substituer à son nom de naissance un patronyme bien plus coquet ?

Jugement du 28 juillet 1900 du tribunal de 1ère instance de Beauvais – Archives départementales de l’Oise

J’ai déroulé ce fil à partir d’une première mention dérangeante : le fait qu’il prénomme notre ancêtre commun François Paul, comme si cela allait de soi, alors qu’aucun acte ne fait état de ce double prénom.

Augustin ne dispose à l’époque que de l’acte de sépulture de François Le Noir en 1763 à Hétomesnil et de l’acte du second mariage de son fils Louis avec Catherine Gentien en 1733 à Offignies. Et surprise… notre laboureur n’est bien désigné dans ces deux actes que par l’unique prénom de François, ce qu’il fait mine d’ignorer.

Sépulture de François Le Noir – Archives départementales de l’Oise 3E314/3

Il se trouve que des actes, j’en ai collecté bien d’autres. Car j’ai retrouvé le mariage avec Anne Tribou en 1697, mais aussi le baptême de neuf enfants du couple dans le premier quart du XVIIIème siècle, ainsi que l’acte de sépulture d’Anne en 1739. Le croirez-vous ? Pas une seule fois, dans aucun de ces actes, on n’attribue à notre laboureur d’autre prénom que celui de François.

Mariage d’Anne et de François, baptêmes des enfants, sépulture d’Anne – Archives départementales de l’Oise

Mais la glissade vers François Paul ne devait rien au hasard. Car en analysant le jugement en détail, je compris que le seul point d’accroche envisageable, aussi ténu qu’il paraisse, Augustin s’en était prestement emparé. En épluchant les naissances survenues après le mariage de François le Noir de Tourteauville avec Françoise Tondu, il avait en effet découvert le baptême de leur fils Jean Baptiste en 1681.

Baptême de Jean Baptiste le Noir, Amiens, 8 sept 1681 Archives départementales de la Somme 5MI_D1070

La transcription de ce baptême est ici. On y apprend que le parrain est le frère du nouveau-né, et qu’il est prénommé François Paul ! Voilà donc pourquoi le roublard ajoutait, l’air de rien, un second prénom à notre ancêtre.

Ce qui m’amuse vraiment dans sa démarche, c’est qu’il planque innocemment le baptême de Jean Baptiste au milieu de tout une liste d’actes, sans insister sur celui-là en particulier ; qu’il rebaptise innocemment François le laboureur en lui ajoutant un second prénom ; que par conséquent il présente innocemment notre ancêtre comme étant le frère de Jean Baptiste ; ce qui  fait de lui, très innocemment, le fils de François le Noir de Tourteauville, tout ça sur l’unique base d’une homonymie approximative.

Devant tant d’innocence, avancée avec un tel aplomb, que dire si ce n’est : chapeau l’artiste ?

Et je ne peux m’empêcher d’ajouter, avec un peu d’ironie, qu’Augustin avait tout de même pour lui l’avantage d’être juge de paix, plaidant sa cause devant des collègues.

La complaisance des juges

Car hormis la validation de cette généalogie plus qu’hasardeuse, je suis surprise que des juges rompus à ce genre de demande soient passés par dessus les règles de transmission des titres, dans la noblesse des XVIIème et XVIIIème siècles. Mon expérience est toute fraîche dans ce domaine mais je crois avoir compris que pour hériter du fief et du titre paternels, il faut naître en premier (et ça va de soit, éviter d’être une fille). Comme le reste de la société à cette époque, le noble répugne à effriter son patrimoine ; les cadets héritent donc, s’il y a de quoi, des miettes laissées par l’aîné.

C’est d’ailleurs ce qui s’était passé, à la génération précédente, pour l’héritage de Jean le Noir de Dignopré, vicomte de Montreuil. L’ainé avait récupéré le fief de Dignopré et la vicomté de Montreuil ainsi donc que les titres du père, le second était devenu le Noir sieur des Hailles, et il était finalement échu à François, comme troisième fils, le fief de Tourteauville et le titre attaché.

Or le fils aîné de François est Charles, né de son premier mariage avec Marie du Croquet, comme le confirme la maintenue de noblesse.

Dossier bleu 2841 – Gallica

C’est donc lui qui est destiné à recueillir le fief et le titre de Tourteauville. C’est d’ailleurs bien ce qu’il va faire : lors de son mariage avec Justine Rouxel, puis au baptême de leur premier garçon, il est à chaque fois Charles le Noir, escuier, sieur de Tourteauville.

Mariage et baptême à Amiens – Archives départementales de la Somme 5MI_D1078

Donc pour les suivants, Tourteauville, c’est mort. Ou bien ils ont la chance que leur père soit sieur de Tourteauville et autres lieux, auquel cas ils grappilleront parmi ces autres lieux un petit fief pour rallonger leur patronyme, ou bien ils se brossent et ils restent le Noir tout court en conservant cependant le qualificatif d’écuyer qui, en dehors de tout titre attaché à la possession d’un fief, signe toujours leur appartenance à la noblesse. Encore faut-il qu’ils ne dérogent pas, par exemple en exerçant une profession trop vile pour être compatible avec leur état ; car quand on n’hérite pas, il faut bien trouver un moyen de vivre.

Mais les parents le Noir avait apparemment de quoi ne pas laisser leurs cadets complètement dans le dénuement, comme on le voit au décès de François, en 1709, où le curé le qualifie bien de sieur de Tourteauville et autres lieux ; ce qui permettra par exemple à Louis, le troisième fils, de devenir le Noir, sieur de Magnicourt. Ainsi se présente-t-il au mariage de sa sœur Marguerite en 1712.

Mariage de Marguerite à Amiens le 19 juillet 1712 . Archives départementales de la Somme 5MI_D1071

Dans ces conditions, à supposer même établie la fusion entre François et François Paul, comment lui attribuer la terre et le titre de Tourteauville, déjà préemptés par l’aîné ?

A la rescousse du cousin

La démonstration d’Augustin est donc particulièrement déficiente. Cependant je veux bien encore faire mienne la maxime qui dit que l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence. Je me suis donc mise en quête d’arguments pour étayer sa position, en mettant à profit nos moyens modernes de recherche.

Et puis après tout, je fais ma mijaurée… mais moi aussi j’aurais bien aimé avoir une branche noble dans mon arbre ! Las, chaque nouvelle piste était une nouvelle douche pour cet espoir.

J’ai donc cherché tous les moyens de faire coïncider François Paul, fils de François le Noir de Tourteauville et parrain de Jean Baptiste en 1681, avec notre François Le Noir, marié en 1697 à Crèvecœur-le-Grand et mort en 1763 à Hétomesnil

La chronologie

A sa mort, en 1763, le curé attribue à notre François, l’âge de « 88 ans ou environ », ce qui placerait sa naissance vers 1675.

Né en 1675, il aurait alors eu environ six ans en 1681, au baptême de Jean Baptiste. Mais le parrain a signé à ce baptême, d’une signature assurée qu’on aurait vraiment bien du mal à attribuer à un petit garçon ; elle me semble plutôt être celle d’un homme déjà adulte.

Baptême de Jean Baptiste. Archives départementales de la Somme 5MI_D1070

Je sais qu’on a tôt fait d’exciper du environ et de l’illettrisme de nos ancêtres pour avancer qu’ils ne connaissaient pas réellement leur date de naissance et qu’il ne faut donc pas trop se fier aux âges mentionnés dans les registres paroissiaux. C’est parfois bien commode, cependant François savait écrire comme ses deux fils d’ailleurs, Adrien et Charles, qui signent l’acte de sépulture de leur père. On peut donc supposer qu’ils avaient les informations de leur naissance et connaissaient leur âge.

Du reste le fait que le chiffre ne soit pas grossièrement arrondi à 90, par exemple, mais reste assez précis à 88, me donne à penser que le curé utilise plutôt le environ pour se donner une petite marge d’un an et ne pas se fatiguer à calculer un âge précis en prenant en compte la date d’anniversaire de son mort.

Je suis finalement encline à penser qu’il n’est pas tombé loin. Quoi qu’il en soit, si l’on considère que la signature de François Paul en 1681 peut difficilement être celle d’un homme de moins de vingt ans, il n’en reste pas moins incontestable que notre François à nous est mort en 1763.

Pour être le parrain qui a signé au baptême de Jean Baptiste en 1681, il aurait donc été plus que centenaire à sa mort. Oui… c’est possible… mais tout de même peu probable. En tout cas, ça aurait été un fait assez remarquable pour que ni sa parentèle ni le curé ne l’ignore.

Les signatures

Et puisque j’en suis à interroger la signature de François Paul, c’est le moment de la rapprocher de celle de notre François récupérée à la mort d’Anne, en 1739. Certes cinquante-huit ans séparent les deux documents ce qui atténue les possibilités de comparaison, mais c’est encore un point de rapprochement qui s’envole car il est vraiment difficile de trouver des caractéristiques communes aux deux paraphes.

Signature de François Paul en 1681 et de François en 1739

La maintenue de noblesse

En 1699, Bignon énumère très précisément les personnes concernées par la maintenue de noblesse de la maison le Noir. Il va jusqu’à citer les enfants qui en sont exclus après avoir été déshérités, comme Antoine, le frère de François, écarté de la succession de leur père « pour s’être marié clandestinement et sans son consentement à une femme diffamée ».

Dossier bleu 2841 – Gallica

La liste est tellement complète qu’elle mentionne même les filles, auxquelles se transmet également la qualité de noble. Comment expliquer, alors, que François Paul n’y figure pas ?

Il n’y figure pas davantage que les deux Magdeleine, Louis René, Firmin, Jean Baptiste, Eustache ou Honoré. Il n’y figure pas car probablement, comme eux, il n’est plus en vie en 1699, ce qui donne à penser qu’il est mort entre 1681, l’année où il est devenu parrain de son petit frère, et le moment où Bignon a mis son nez dans les titres de son père.

Idéalement, il faudrait bien sûr trouver le décès de François Paul pour clore définitivement cette porte. Si j’ai un jour des recherches à approfondir du côté des Archives de la Somme, je ne manquerai pas d’y chercher la succession de François, dans l’idée de confirmer les héritiers qu’il laissait à sa mort. Un jour, peut-être…

Quoi qu’il en soit, la formulation de la maintenue n’en reste pas moins très troublante et éloigne encore un peu l’espoir de pouvoir prouver un lien entre notre François et le François Paul de 1681.

Dire qu’il suffirait de connaître l’origine de notre François pour renvoyer définitivement Augustin à sa manipulation ! Mais son acte de baptême demeure encore introuvable.

En revanche, j’ai récupéré son mariage dont Augustin n’aurait pas disposé. Il offre une piste très prometteuse ; et le déplacement en salle de lecture pour prendre connaissance du jugement m’a permis d’accéder également à une dispense de mariage qui devrait mettre un terme aux spéculations.

Mais la noce, ça sera pour demain :-)

Série de billets écrits dans le cadre du Mois Geneatech, thème de la 3ème semaine de février :
« Une découverte que vous n’auriez pas pu faire sans vous rendre aux archives »

Épisode {1} Le cousin Augustin
Épisode {2} La famille le Noir de Tourteauville
Épisode {4} La dispense de mariage
Épisode {5} Épilogue

Une particule si désirable {2}

J’avais tout de même quatre-cents kilomètres à faire pour me rendre à Beauvais afin de consulter les archives judiciaires. Après avoir fait la connaissance du cousin Augustin, j’avais encore le temps de m’intéresser d’un peu plus près à ces Le Noir de Tourteauville dont le nom avait exercé sur lui un véritable pouvoir d’attraction.

Deux mariages, beaucoup d’enfants et quelques enterrements

François le Noir épouse Marie du Croquet qui met au monde à Amiens leur fils aîné, Charles, en 1655 puis deux ans plus tard, Magdeleine, qui ne vivra que quelques jours.

Après la mort de Marie, François le Noir prend pour seconde épouse Françoise Tondu, toujours à Amiens. Nous sommes en 1668 et de nombreux enfants vont se succéder jusqu’en 1691 : Françoise, Louis René, Joseph, Firmin, Jean Baptiste, Louis, Eustache, Honoré, Marie Marguerite, à nouveau une Magdeleine…

Douze enfants en deux épouses et encore, rien que pour ceux dont j’ai trouvé les actes de baptême ! Car il y en eut d’autres, par exemple un François Paul, probablement fils du premier lit et qu’on voit apparaître comme parrain au baptême de son frère, Jean Baptiste, en 1681. Et combien encore, peut-être ?

Baptême de Jean Baptiste le Noir à Amiens le 08/09/1681 – Archives départementales de la Somme 5MI_D1070

Le huitiesme du susdit mois et an fut baptisé Jean Baptiste, fils de
messire François Le Noir, Escuier sieur de Tourteauville et de damoiselle
Françoise Tondu, ses père et mère, né le sixiesme du susdit mois et an
sur les quatre heures du soir. Le parrain François Paule Lenoir fils du
susdit Sr de Tourteauville. La marraine damoiselle Marie
Marthe Tondu, fille de deffunt Nicolas Tondu, bourgeois de cette
ville, lesquels père, parrain et marraine ont signé

Cependant beaucoup de ces enfants meurent à quelques jours comme la première Magdeleine, ou à quelques années, comme Louis René et Jean Baptiste. Et à nouveau, il ne s’agit que des actes de sépulture que j’ai pu retrouver. Mais bien peu des enfants de François sont encore en vie à la fin du XVIIème siècle, pour figurer dans la maintenue de noblesse décrochée par leur père, comme on va le voir plus loin.

Le domaine de Tourteauville

Le Noir est le nom de famille de tout ce petit monde, mais voilà qui serait resté bien trop ordinaire pour attirer l’attention du cousin Augustin. Dans chacun des actes le concernant ou concernant ses enfants, François le Noir est invariablement qualifié d’escuier et voit son patronyme complété par le nom de sa terre : Tourteauville. Mais c’est surtout ce titre d’écuyer qui signe son appartenance à la noblesse héréditaire.

Il s’agit probablement là d’une bien petite noblesse de province, jamais véritablement étudiée depuis, après que ses branches aînée et cadette se sont éteintes au cours du XIXème siècle. Peut-être est-ce d’ailleurs l’abandon de ce nom qui en a renforcé l’attrait aux yeux d’Augustin : personne pour venir lui chercher des poux dans la tête…

Fiefs et grands domaines agricoles successeurs – Sorrus, notes sur la formation d’une commune du Ponthieu – Gallica

De fait la terre de Tourteauville apparait plutôt comme une grosse ferme qui échoit en apanage à François, après que son aîné s’est, comme il se doit, taillé la part du lion sur l’héritage paternel avec le fief de Dignopré et la vicomté de Montreuil.

C’est un domaine agricole érigé en fief, situé sur le territoire de l’ancienne seigneurie de Sorrus, à l’écart du bourg. Il se présente sous la forme d’une grosse ferme picarde organisée autour d’une cour carrée et, si l’on s’en rapporte à la description faite dans un bail de 1616, comprend alors une maison amassée de chambres, granges, étables, coulombier, avec les terres et dépendances tenues à usage de jardins, pâture et terres à labour. La contenance du domaine est à l’époque tout au plus d’une cinquantaine d’hectares.

La maintenue de noblesse

Pour modeste qu’elle paraisse être, cette famille le Noir m’a donc offert l’occasion de m’aventurer un peu du côté de la noblesse dans le dernier siècle de l’ancien régime, pour y découvrir évidemment un environnement beaucoup moins uniforme que je ne pouvais l’imaginer. Mais c’est souvent le cas dès qu’on approfondit un peu, quel que soit le sujet dont on décide de s’emparer.

Car il y a évidemment un écart considérable entre un nobliau perdu en province, qui pouvait aussi bien vivre chichement, et un grand courtisan pourvu de charges avantageuses. Le fossé entre ces extrêmes est probablement le même, pour le second ordre, que dans le tiers état entre un gros marchand parisien et un journalier trimant à la terre.

Mais quel que soit le barreau de l’échelle sur lequel ils sont perchés, les nobles ont malgré tout quelques points en commun : ils s’accrochent bec et ongles à leur statut, ils suscitent la convoitise du vulgaire rêvant d’en être, et ils sont fort largement exemptés des tailles, privilège qu’on considérait à l’origine compensé par l’impôt du sang dont ils étaient redevables au royaume.

Autant de raisons pour que la roture enrichie soit tentée de mettre le pied dans la porte et de faire prospérer des titres sortis d’on ne sait où, en s’inventant un lignage considérablement embelli par des généalogies hasardeuses. Soucieux autant (davantage ?) de préserver ses finances que de protéger le pré carré de la noblesse, Louis XIV chargea donc Colbert d’engager un grand ménage parmi les usurpateurs de tout poil. Intendants et commissaire généraux furent ainsi missionnés pour recueillir, auprès de chaque famille noble ou se prétendant telle, les preuves permettant de maintenir son exemption fiscale.

Armorial général de France, dressé, en vertu de l’édit de 1696, par Charles d’Hozier. XXVI Picardie – Gallica

Notre maison le Noir n’était peut-être pas la fleur des pois parmi ses pairs mais elle passa l’épreuve haut la main et décrocha sa maintenue de noblesse, paraphée en 1699 par le sieur Hierosme Bignon : depuis Josse le Noir, déjà qualifié d’écuyer sur le contrat de mariage de son fils en 1538, en passant par la chaîne de ses héritiers, la pile des transactions, inventaires, contrats, testaments et sentences diverses et variées produite par les requérants dut lui paraître suffisamment sérieuse. Elle valut donc à François le Noir ainsi qu’à sa postérité née et à naître en légitime mariage de demeurer inscrits dans le Catalogue des Gentils Hommes de la Généralité d’Amiens, de sorte qu’ils joüyront des privilèges, honneurs et exemption, dont joüyssent les Gentils-hommes de ce Royaume. Exotique, n’est-il pas ?

C’est ainsi que dans cette maintenue de noblesse, nous avons la vision de ce que devait être la famille de François et les enfants qui lui restaient en cette fin de XVIIème siècle , puisqu’il y est recensé avec eux.

Dossier bleu 2841 – Gallica

Reste à savoir maintenant comment Augustin argumenta devant le tribunal de Beauvais le raccrochage de notre François Le Noir, laboureur dans l’Oise à Crèvecœur-le-Grand, à ce François le Noir de Tourteauville, escuier dans la Somme à Amiens… C’est dit, je pars en salle de lecture et ce sera pour demain :-)

Série de billets écrits dans le cadre du Mois Geneatech, thème de la 3ème semaine de février :
« Une découverte que vous n’auriez pas pu faire sans vous rendre aux archives »

Épisode {1} Le cousin Augustin
Épisode {3} Le jugement
Épisode {4} La dispense de mariage
Épisode {5} Épilogue

Une particule si désirable {1}

Ce fut un de mes premiers mystères de généalogiste en herbe : je remontais sans encombre la branche de mon patronyme quand je dégottai le baptême, en 1788, de mon ancêtre Le Noire à la septième génération. L’acte était surchargé d’une intrigante mention marginale.

Acte de naissance de Louis François Le Noire à Hécourt le 14 février 1788 – Archives départementales de l’Oise 3E306/3

Suivant jugement du Tribunal Civil de
Beauvais en date du 28 juillet mil neuf cent,
l’acte ci-contre est rectifié en ce sens que

le nom patronymique y sera écrit
désormais Le Noir de Tourteauville
en quatre mots sans e à la fin de Noir.
Dont mention faite le dix août mil neuf cent

par nous, greffier du Tribunal Civil de Beauvais.

J’avais beau être toute novice, je pressentis que cet acte était inhabituel à plus d’un titre. Et déjà, un père reconnaissant dès la naissance un enfant illégitime, j’ai compris par la suite que ce n’était pas si courant. L’histoire est d’ailleurs assez croustillante pour mériter d’être contée… ce sera pour une autre fois.

Mais surtout, que signifiait l’intrusion anachronique de cette particule dans notre lignée de laboureurs et de bourreliers bon teint ?

Mon sang de gueuse républicaine ne fit qu’un tour. Mais Beauvais et les archives propres à éclaircir cette affaire se trouvant à des centaines de kilomètres de moi, j’allais devoir patienter. En attendant, je voulais essayer de comprendre : de qui venait l’initiative ?

Sur la piste du cousin rectificateur de nom

Il s’était donc trouvé, en 1900, quelqu’un pour remonter plus d’un siècle en arrière et s’arranger pour affubler son ancêtre -notre ancêtre commun- d’une particule ainsi que d’un nom à rallonge. Pour fragile qu’elle soit, la chaîne familiale n’est pas tout à fait rompue avec le Louis François Le Noire de 1788 puisque son petit-fils fut le grand-père chéri de ma grand-tante, bientôt centenaire et toujours partante pour évoquer ses souvenirs d’enfance. Et pourtant elle n’a jamais rien entendu dire de ces de Tourteauville.

La piste n’était cependant pas bien difficile à tracer. Notre Louis François Le Noire, rebaptisé à son insu, a quatre fils : de son premier mariage avec Marguerite Fournier lui viennent François Éléonore en 1815 et Louis François Ferdinand en 1816. Puis après son remariage avec Marguerite Adélaïde Leclerc, naissent Augustin en 1821 et deux ans après mon ancêtre, Policarpe Venant.

Sur ces quatre-là, seul l’état civil d’Augustin est rectifié de la même manière que celui de son père avec son nom transformé, toujours à titre posthume, en Le Noir de Tourteauville ; c’était donc de ce côté qu’il me fallait chercher. Il a lui-même trois enfants, Augustin en 1854, puis Faustin et Sylvanie.

Encore une fois, seuls les actes d’état civil de l’aîné, Augustin Lenoir second du nom, sont systématiquement rectifiés en Le Noir de Tourteauville à sa naissance et à son mariage. Quand il meurt, il est directement identifié par son nouveau patronyme dans le corps de l’acte, étant visiblement parvenu à ses fins entretemps. Je tenais donc mon coupable :-)

Augustin Lenoir, devenu Le Noir de Tourteauville

Le parcours de cet Augustin Lenoir est assez atypique. Fils aîné d’un ouvrier agricole isarien, il fait sa vie professionnelle dans la magistrature alors que son frère Faustin et sa sœur Sylvanie restent à la terre, le premier comme maraîcher et la seconde mariée à un jardinier.

En 1879, Augustin a vingt-quatre ans et vient tout juste d’être libéré du quinzième régiment d’artillerie lorsqu’il épouse à Douai Léonie Jaspard, fille d’un marchand faïencier. L’année suivante, Léonie accouche d’un petit garçon sans vie, à la suite de quoi le couple restera sans enfant. Elle meurt quatorze ans plus tard.

Côté professionnel, Augustin débute comme secrétaire au parquet de Douai puis devient juge de paix en 1890, d’abord à Montreuil et, au fur et à mesure que sa carrière évolue, à Saint-Omer, à Auxerre, à Reims, à Villejuif pour être finalement nommé à Paris en 1910. « Magistrat distingué doublé d’un jurisconsulte éminent », comme dit de lui le Dictionnaire national des contemporains, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dans le domaine de la doctrine juridique.

En 1899, son père vient juste de mourir. Qu’est-ce qui lui traverse l’esprit pour qu’à l’approche de la cinquantaine, alors qu’il est veuf et qu’il n’a pas d’enfant pour lui succéder, il se lance dans la démarche solitaire de faire modifier son nom pour passer du très ordinaire Lenoir au ronflant Le Noir de Tourteauville ?

Toujours est-il qu’il obtient en 1900 le jugement qu’il espérait et qui, à partir de lui, remonte sur cinq générations en rectifiant toute la chaîne de l’état civil, après être parvenu à accrocher notre branche patronymique à un Le Noir, écuyer et sieur de Tourteauville au XVIIème siècle.

En remontant les générations

A partir de Louis François, il restait encore trois générations à gravir avant de parvenir à se hisser jusqu’à ce fameux escuyer que beaucoup de généalogistes traquent dans les actes, espérant se raccrocher ainsi à la petite noblesse. En remontant vers le passé à partir de notre ancêtre commun, notre branche Lenoir reste toujours dans l’Oise, dans un périmètre restreint d’une trentaine de kilomètres aux confins de la Normandie et de la Somme. Avant Louis François, qui est bourrelier, on trouve trois générations qui travaillent à la terre, principalement des laboureurs dont un connaîtra momentanément la bonne fortune d’être fermier.

Le dernier Le Noir dont la place est sure dans notre lignée est encore un François, qui vit dans l’Oise et meurt à Hétomesnil en 1763. Et c’est lui que le cousin Augustin a fait admettre comme fils de François Le Noir, écuyer (enfin !) et sieur de Tourteauville. Mais comment ?

Le dispositif du jugement

Le jugement qu’Augustin a obtenu est partiellement retranscrit dans les registres de la ville de Douai où il s’est marié. Mais son dispositif à lui seul ne m’en apprend guère plus que les mentions marginales déjà découvertes. Tout ce que j’ai besoin de savoir réside en vérité dans cet elliptique « attendu…« , contenant la motivation de la décision.

Transcription du jugement du tribunal civil de Beauvais du 28 juillet 1900 dans le registre des mariages de Douai – Archives départementales du Nord 1 Mi EC 178 R 036

En tout cas, à ce stade de mon enquête, je ne pense pas avoir été outrancièrement soupçonneuse en trouvant bien avantageuse la position d’Augustin comme juge de paix pour obtenir de ses pairs un jugement en sa faveur. Au minimum, la situation demandait à être examinée de près.

Mais pour aller plus loin, la solution était de me rendre en salle de lecture à Beauvais, aux Archives départementales, pour consulter le jugement complet avec ses attendus et connaître enfin l’argumentaire présenté aux juges par le cousin ; ce qui allait me permettre de faire d’autres découvertes…

En attendant, il était temps de m’intéresser de plus près à ces fameux le Noir de Tourteauville, et ce sera pour demain :-)

Série de billets écrits dans le cadre du Mois Geneatech, thème de la 3ème semaine de février :
« Une découverte que vous n’auriez pas pu faire sans vous rendre aux archives »

Épisode {2} La famille le Noir de Tourteauville
Épisode {3} Le jugement
Épisode {4} La dispense de mariage
Épisode {5} Épilogue

L’amour dans les archives

Alphonse se hâte avec son tout petit fardeau, une plume qui pèse si lourd entre ses bras… Il n’y a pas loin de la rue Saint-Paul à la maison commune et il a tôt fait de dégringoler le chemin de la Fontenotte pour arriver tout droit jusqu’au cœur de la ville.

Une fois rendu, il faut encore monter la vingtaine de marches du grand perron, en prenant bien garde de ne pas trébucher, avant de se présenter, enfin, devant le maire de Beaucourt.

Adolphe Japy connaît bien le père qui arrive devant lui ce matin-là puisqu’il travaille pour sa famille à la Pendulerie, comme la mère, comme presque toute la ville. Avec la délicatesse dont il est peut-être capable, il dégage l’enfant de sa couverture pour constater, ainsi que le lui impose la loi, que c’est un garçon et qu’il n’a pas un souffle de vie.

Mais Alphonse tient à nommer le petit enfant, comme pour l’arracher aux limbes où il s’enfonce déjà. Et par-dessus tout, il tient à s’en déclarer le père même s’il n’est pas marié avec la jeune femme qui a accouché chez lui ce matin, aux premières lueurs de ce qui aurait dû être un beau matin de printemps.

Il sera donc Alphonse Émile, premier enfant d’Alphonse Harrisson et d’Elmire Krumm, horloger et horlogère de leur état, si peu né à Beaucourt ce 7 juin 1868.

Ni acte de naissance, ni acte de décès… Acte de présentation sans vie d’Alphonse Émile Harrison, le 7 juin 1868,
à Beaucourt – Archives départementales du Territoire de Belfort 1E9 NDM7

Il est bien rare que les archives nous livrent véritablement une histoire d’amour. Unions d’intérêts ou d’affinités, enfants subis ou désirés, foyers protecteurs ou maltraitants, qui peut se vanter d’appréhender, au travers des écrits officiels, ce que fut vraiment la vie intime de nos ancêtres ? Tout ce que nous ajoutons de chair autour de l’état civil n’est, le plus souvent, que la projection idéalisée de ce que nous aimerions y voir.

Mais ces deux-là…

Elmire et Alphonse naissent à quelques semaines d’écart, dans deux familles voisines, à la fin de l’année 1841. Alphonse est du 17 octobre et Elmire du 29 décembre. Ils grandissent dans deux foyers protestants, dont quasiment tous les membres sont employés, logés, nourris par l’industrie Japy.

Alphonse est enfant unique et son père est commis aux magasins de la grande fabrique. De son côté, Elmire est la cadette d’une fratrie de quatre et ses parents sont ouvriers horlogers… pour Japy, évidemment.

Une seule page du registre à tourner pour passer de l’un à l’autre, nés dans la même rue – Archives départementales du Territoire de Belfort 1E9 NMD3-4

Rue de Châtillon, rue de l’École, chemin de Dasles, au fil du temps les deux familles sont le plus souvent voisines, probablement logées par leur employeur commun ; d’ailleurs Beaucourt est encore une bourgade modeste, venant juste de dépasser deux mille habitants. Elles vivent dans le même microcosme et leurs enfants se retrouvent quotidiennement, habitant le même lieu, fréquentant tous les deux la même école construite par Japy, recevant le même enseignement de Monsieur Clerc, son instituteur.

En 1868, Elmire et Alphonse étaient largement en âge de se marier, pourquoi cet enfant conçu dans les marges ? On a dû en entendre, des négociations, des prières, des fâcheries… et avec une intensité accrue dans les six mois qui ont suivi la douloureuse arrivée de ce bébé. Car après avoir subi cette épreuve en faisant front commun, le jeune couple persiste et décide de passer une bonne fois pour toute devant le maire.

Elmire a perdu son père dix ans plus tôt et Catherine Lombard, sa mère, est évidemment soulagée qu’Alphonse maintienne son attachement à sa fille. Tant d’autres auraient profité qu’il n’y ait finalement pas d’enfant pour se défiler !

Mais du côté du garçon, les parents ne l’entendent pas de cette oreille. Les deux familles étaient-elles chiens et chats depuis longtemps ? Le casus belli est-il né récemment de ce ventre qui s’est arrondi un peu trop tôt ? Toujours est-il que les parents d’Alphonse s’opposent farouchement à ce mariage pour leur unique enfant. Ils ont les moyens d’empoisonner le projet des jeunes gens ; mais eux ont les moyens de passer outre la hargne de leurs aînés.

Code civil des Français (version 1807) – Gallica

Car Alphonse et Elmire ont largement atteint la majorité matrimoniale qui est, à l’époque, de 25 ans pour les garçons et de 21 ans pour les filles ; ils peuvent donc se marier sans le consentement de leurs parents. Mais la petite subtilité introduite par le code civil de ce bon vieux Napoléon, c’est qu’ils devront tout de même, leur vie durant, solliciter « le conseil de leur père et de leur mère ». Le plus souvent, les parents sont présents le jour du mariage, manifestant ainsi leur approbation.

Mais quand ils sont récalcitrants, les tracasseries commencent. L’enfant désavoué doit passer par le notaire pour leur présenter « un acte respectueux et formel ». Et comme Alphonse n’a pas atteint trente ans, il devra, par-dessus le marché, le faire trois fois de suite, à un mois d’écart, puis patienter encore un mois pour prendre avec Elmire le chemin de la mairie.

Nos jeunes amoureux durent ainsi franchir ce parcours d’obstacles avant de pouvoir enfin concrétiser leurs épousailles, presque six mois après la mort de leur bébé. Le jour du mariage, Catherine Lombard est aux côtés de sa fille mais ni Auguste Harrisson, ni Marie Louise Mathey ne se sont déplacés pour accompagner leur garçon.

Enfin ! Acte de mariage d’Elmire et Alphonse à Beaucourt, le 21 novembre 1868. Archives départementales du Territoire de Belfort 1E9 NDM7

Un an plus tard naît Georges Alphonse, notre futur ancêtre. Puis le couple traverse une nouvelle crise : en juin 1872, Elmire accouche de jumeaux ; la petite fille ne survit qu’une courte journée et son frère la rejoint quatre jours après. Au moins ces deux-là auront-ils eu le temps d’être baptisés, contrairement au premier né.

Ce sont ensuite Louis Eugène en 1873 et Marie Louise en 1876 qui viennent agrandir la famille.

J’ai cherché des traces de réconciliation, bien sûr. Mais bien que les deux foyers soient restés voisins, Auguste n’a accompagné son fils à aucune des naissances suivantes pour déclarer ses petits-enfants, ni leur décès, comme il est souvent de coutume que le grand-père le fasse. En revanche, c’est Alphonse qui viendra en mairie déclarer la mort de son père en 1877, puis celle de sa mère en 1880.

Je me suis prise à rêver que le désaccord avait cessé autour du berceau de la cadette puisqu’elle a reçu à la naissance les deux prénoms de sa grand-mère paternelle et que, comme elle, elle a choisi toute sa vie de porter celui de Louise. Mais ce n’est pas l’aïeule qui a tenu l’enfant sur les fonts baptismaux, pour la nommer et être sa marraine…

Baptême de Marie Louise Harrisson le 18/03/1876 – Archives Municipales de Montbéliard

Billet écrit dans le cadre du Mois Geneatech, thème de la 2ème semaine de février :
« Spécial Saint-Valentin »

Les cartes de sûreté à Paris

Patatras ! Je remontais bien tranquillement ma branche paternelle dans l’Oise avec mes cheminots basés à Creil lorsqu’à la lecture de son acte de décès, je découvre que notre ancêtre Marceline Villemagne est née à Paris, en novembre 1800.

Décès de Marceline VILLEMAGNE à Creil le 28 décembre 1886 – Archives départementales de l’Oise 3E175/37

Paris et sa malédiction

En généalogie, partir vers la capitale annonce rarement un périple de tout repos puisque les deux exemplaires de l’état civil antérieur à 1860 ont été détruits dans les incendies de mai 1871. Dans les mois qui ont suivi la répression de la Commune, les autorités lancèrent auprès des familles parisiennes une grande campagne de reconstitution des actes partis en fumée. On les incita à se présenter avec leurs archives privées : actes religieux, documents des notaires, papiers militaires, etc. On estime à environ un tiers les actes qui furent ainsi rétablis par la commission de reconstitution sur ces bases disparates.

Évidemment, plus on recule dans le temps en s’éloignant de 1860, plus l’espoir de trouver une reconstitution s’amenuise : les familles raisonnaient rarement en généalogistes et avaient plutôt tendance à faire rétablir les documents dont elles avaient un usage immédiat. Alors l’acte de naissance de la bisaïeule morte depuis des décennies, c’était un peu le cadet de leurs soucis.

Dans un premier temps, tout se passe bien pour ma recherche : suite à la mort de son cheminot de mari, Marceline voit son acte de naissance reconstitué en 1873 à l’initiative de la Compagnie des chemins de fer du Nord, probablement pour compléter son dossier de pension de réversion. J’apprends ainsi que son père, Jean Marie Villemagne, exerçait la profession de rubanier, qu’il s’est marié avec Anne Collet en 1785 à la paroisse Sainte-Marguerite, et qu’en Brumaire de l’an IX, le couple habitait 39, rue de Popincourt.

Naissance de Marceline VILLEMAGNE à Paris le 9 Brumaire an IX – Archives de Paris 5MI1 112

J’apprends même précisément, par l’acte de mariage de Marceline en 1826 à Charenton, que son père est mort dans le 6ème arrondissement le 20 août 1806 et que sa mère, toujours en vie, habite désormais rue des Tournelles Saint-Antoine.

Mais à partir de là … plus rien ! Le mariage de 1785 à Sainte-Marguerite n’a pas été reconstitué, pas davantage que le décès de Jean Marie en 1806. Déveine à laquelle s’ajoute une petite anomalie : je ne trouve pas trace de cette mort dans les tables des décès, où elle devrait pourtant être consignée.

Un registre salvateur

Heureusement, le vent de la chance tourne avec une source originale et surtout, avec l’aide d’un fin connaisseur des archives parisiennes. C’est en effet grâce à lui que je peux accéder aux cartes de sûreté en usage dans la capitale pendant la période de la Révolution.

Collection générale des loix, proclamations, instructions, et autres actes du pouvoir exécutif. Tome 11 – Gallica

Le 19 septembre 1792, l’assemblée nationale vote une loi imposant à tout citoyen présent dans la capitale depuis plus de huit jours de se faire enregistrer auprès de la section dont relève son domicile. On lui remet en échange une carte civique à son nom mentionnant au recto son identité et son domicile, et au verso les caractéristiques physiques de son signalement.

Et c’est une obligation qu’il ne faut pas prendre à la légère : le défaut de carte peut être puni de trois mois de prison, les fausses déclarations ou les fausses cartes de six mois.

Dans les années qui suivent, différents décrets imposent périodiquement le retrait et le renouvellement des cartes de sûreté, notamment en 1793 et en 1795.

Enregistrement des cartes de sûreté pour la rue Saint-Sébastien – Archives nationales F/7/4803

C’est à l’occasion d’un de ces renouvellements qu’à l’hiver 1794, Jean Marie Villemagne se présente au comité de surveillance de la section Popincourt, accompagné des témoins réglementaires. Il y décline son identité, son adresse, l’époque de son arrivée à Paris, ses précédents domiciles dans la capitale et finalement sa profession ; il prend ainsi rang, sous le numéro 158, dans la liste des citoyens habitant rue Saint-Sébastien.

JM Villemagne dans le registre des cartes de sûreté de Popincourt, page de gauche – Archives nationales F/7/4803
JM Villemagne dans le registre des cartes de sûreté de Popincourt, page de droite – Archives nationales F/7/4803

Je n’ai pas de doutes sur l’identité de mon citoyen : les prénoms, le nom, la profession, la proximité des lieux de résidence… tout coïncide avec ce que je sais déjà de lui. Et divine surprise : Jean Marie déclare être originaire de Saint Chamond en Lyonnais, dans le département de la Loire. Je devrais donc y retrouver sa naissance quelques quarante-trois ans plus tôt.

Cerises sur le gâteau, j’y apprends également qu’il mesure 5 pieds et 3 pouces, qu’il est arrivé dans la capitale depuis 15 ans venant directement de son Saint-Chamond natal, qu’il habite sur la section Popincourt depuis 7 ans, qu’auparavant il vivait dans le quartier Saint-Antoine, et aussi que le couple a un enfant : des renseignements précieux en cette époque de sources réduites où, notamment, nous ne disposons pas des recensements périodiques pour tracer la vie de nos ancêtres.

Finalement Paris mène à tout… à condition de s’en échapper ;-)

L’ancêtre des cartes d’identité

Les cartes de sûreté ont évidemment été éparpillées dans la nature entre les mains des citoyens parisiens ; seuls subsistent aujourd’hui dans les archives les registres dans lesquels ont été consignés les renseignements fournis pour les établir.

Mais au détour d’un musée, ou en furetant sur Gallica, on a parfois la chance de tomber sur un exemplaire de cette fameuse carte qu’ont dû avoir sur eux tous nos ancêtres parisiens à l’époque révolutionnaire.

Carte de sûreté délivrée en l’an II par la Commune de Montmartre – Musée Carnavalet

Et il arrive que l’une d’elle soit restée coincée dans un registre, éternellement en attente de son destinataire. Celle-ci, qui dort entre les pages du registre de la section Popincourt, me donne une bonne idée du document délivré à Jean Marie.

Carte de sûreté restée dans le registre de la section Popincourt – Archives nationales F/7/4803

Les cartes de sûreté perdurent sous cette forme encore quelques années puis disparaissent avec l’instauration du Consulat.

Aurez-vous, vous aussi, la chance de parvenir à réduire une épine généalogique grâce à ces registres de la période révolutionnaire ? Certains ont également été détruits dans les incendies de 1871, principalement ceux qui concernent l’ouest de la capitale. Mais il en subsiste tout de même pour une trentaine de sections, ce qui reste une bonne proportion sur les quarante-huit qui quadrillaient Paris.

Alors pourquoi pas ? Vous saurez si les sections susceptibles de vous intéresser ont leurs registres préservés en consultant l’instrument de recherche mis en ligne par les Archives nationales. Ils sont communicables sur le site de Pierrefitte-sur-Seine et sont en voie de numérisation et d’indexation via Geneanet.

Une anecdote inattendue

Les archives du Comité de sûreté générale contiennent également une grande partie d’affaires individuelles, tout simplement classées par ordre alphabétique. C’est là que mon fouineur a eu l’idée d’aller prospecter pour me faire la surprise d’une pépite supplémentaire.

Dénonciation de Villemagne par la section de la Réunion à la section Popincourt – Archives nationales F/7/4775/47

Citoyens
Nous croyons devoir vous prévenir que le citoyen Villemagne dmt (demeurant) rue St Sébastien n°13, membre de votre section a prêté sa carte de sûreté à un nommé Robert pour soit disant aller au devant de sa femme ; et comme les ennemis du bien public se servent souvent de ce prétexte pour anéantir notre liberté, nous croyons devoir inviter nos frères du comité révolutionnaire à le faire venir à leur comité à l’effet par eux de s’instruire quel est la raison qui a porté le dit Villemagne à prêter sa carte au nommé Robert, qui réside maintenant sur notre section, dans le bâtiment des ci devant carmélites.
Au comité révolutionnaire de la dite section ce 30 avril 1793, l’an 2 de la République une et indivisible.

Y-a-t-il document plus parlant pour entrer de plain-pied dans le quotidien de nos ancêtres ? La carte de sûreté était impérative, le nommé Robert n’avait pas la sienne (pourquoi ?), il fallait bien le dépanner… le citoyen Villemagne l’a fait en lui refilant la sienne :-)

Cependant, ce qui reste de l’affaire se résume à cet unique feuillet formant enveloppe, qui ne permet pas d’entrevoir la suite réservée à cette malencontreuse dénonciation. Aucune, puis-je espérer pour Jean Marie et je me rassure en me disant que si elle avait donné lieu à une sanction, on en trouverait la trace dans cette liasse. Mais si l’explication devant le Comité révolutionnaire de Popincourt a finalement eu lieu, j’avoue que j’aimerais assez être une petite souris, par-delà le temps…

Et maintenant ?

Bien sûr, j’ai retrouvé notre Jean Marie Villemagne à Saint-Chamond. De manière quasi inespérée, j’ai ainsi pu continuer l’histoire de cette branche en inscrivant une nouvelle région à mon tableau de chasse généalogique. Et j’ai même encore du grain à moudre sur Paris puisqu’il déclare un enfant en 1794. Or pour le moment, à part Marceline, je ne connaissais au couple qu’un autre bébé, mort quelques semaines après sa naissance en décembre 1798, alors qu’il avait été expédié en nourrice dans l’Yonne. Il y a donc encore à creuser du côté de cette fratrie.

Mais il ne faut pas se leurrer : la Révolution a beau être passée par là, citoyen ne veut pas dire citoyenne et les femmes, n’ayant ni les droits ni les obligations des hommes, restent bien transparentes dans les archives. Pour elles, entre autres, pas de carte de sûreté.

Jean-Baptiste Lesueur (1749-1826). « Club Patriotique de Femmes ». Gouache sur carton . Paris, musée Carnavalet.

Je suis donc bloquée du côté d’Anne Collet, la mère de Marceline. J’ai bien identifié une presque homonyme, Anne Colet, morte en 1849 rue Meslay donc plus ou moins dans mon secteur de recherche ; mais son acte de décès reconstitué, laconique à l’extrême, ne mentionne que son nom et l’indication de cette adresse. Rien ne me permet de la rapprocher avec un peu de sérieux de la mienne ; quand bien même, je n’en tirerais aucun élément supplémentaire sur sa filiation. La paroisse n’a pas trace de son acte de sépulture. Et son inscription retrouvée dans la table des décès ne m’est d’aucun secours puisqu’elle n’a rien laissé ; je ne peux donc pas compter sur une succession et les notaires pour tenter un éventuel rapprochement.

Voilà une branche qui menace d’être victime de la malédiction parisienne… jusqu’au jour où je trouverai, peut-être, une autre source miraculeuse ?

Billet écrit dans le cadre du Mois Geneatech, thème de la 1ère semaine de février :
« Présentez une source peu ou pas connue »

Ma Sosa 2021 {Jeanne Hubert}

Jeanne est mon ancêtre à la onzième génération. Elle voit le jour en 1663, dans une famille de vignerons champenois. Ses parents, Michelle Masson et François Hubert, sont établis à Reuil, dans la montagne de Reims. Mais leur vigne produit encore un vin tranquille même s’il est déjà prisé des amateurs ; toutefois les bulles ne sont pas loin de faire leur apparition.

Après Jeanne arrivent deux garçons, puis une fille, Anne, en 1668. A partir de là, les deuils s’enchaînent dans la vie de la fillette. Ses deux petits frères meurent à quelques mois d’écart, en février et en mai 1669.

L’année suivante, Michelle mène à terme une nouvelle grossesse qui lui sera fatale ; elle meurt trois jours après la naissance du petit Pierre. Le nourrisson ne survit pas à la disparition de sa mère et la suit dans la tombe en février 1670, à peine âgé d’une semaine.

Décès de Michelle Masson à Reuil – Archives départementales de la Marne E Dépôt 417

J’aime à penser qu’à cette époque, comme le souligne Arlette Farge dans Le bracelet de parchemin, personne « malgré ce que l’on peut en croire et malgré une mortalité abondante, n’est indifférent à la mort ». Certes les décès précoces, si fréquents, font partie d’une adversité qu’il faut intégrer à la vie quotidienne et ne sont pas perçus comme l’injustice suprême qu’ils représentent aujourd’hui. Il faut bien trouver le moyen de s’en accommoder… Cependant toutes ces morts qui se succèdent autour d’elle, et les rites qui les accompagnent, doivent être autant de cahots dans la vie de la fillette.

Mariage de François Hubert et de Charlote Chrestien à Reuil – Archives départementales de la Marne E Dépôt 417

Quoi qu’il en soit, resté seul avec deux petites de deux et sept ans, François Hubert va droit à l’essentiel : quatre mois n’ont pas passé qu’il épouse en secondes noces Charlotte Chrestien, comme lui vigneronne et veuve. Dans la décennie suivante, trois filles et un garçon naîtront de cette nouvelle union. Autant dire que Jeanne ne connaîtra pas une enfance solitaire.

Elle a vingt-trois ans lorsqu’elle épouse Jacques Charpentier, qui est lui aussi dans la vigne mais va bientôt s’en détacher pour devenir maître d’école. Au tout début de 1686, elle quitte donc Reuil, le village de son enfance, pour suivre son mari et s’installer avec lui à Belval, juste de l’autre côté de la forêt.

Reuil et Belval sur la carte de Cassini

C’est là qu’un an plus tard, Jeanne met au monde son premier garçon et celui qui deviendra notre ancêtre ; le petit Jacques prend selon l’usage le prénom de son père. Elle lui donne comme marraine Gabrielle, sa demi-sœur, témoignant ainsi des liens qui se sont tissés dans la famille recomposée.

Jeanne agrandit ensuite son foyer en mettant au monde un enfant tous les deux ans, avec une régularité qui ne se dément pas jusqu’en 1695 : Marie, puis Jeanne, Nicolas, André… tous seront portés, au premier jour de leur vie, sur les fonds baptismaux de l’église Saint-Roch, attachée au prieuré de Belval.

Église Saint-Roch de Belval-sous-Châtillon

Mais un nouvel accroc survient dans sa vie quand elle se retrouve veuve et seule avec ses enfants, après la mort de Jacques Charpentier dans les dernières années du siècle.

Elle a quarante-cinq ans lorsqu’en 1708, elle aborde une nouvelle partie de sa vie en se remariant avec Barthélémy Leriche. Lui-même n’en est pas à sa première expérience : veuf depuis quatorze ans, ce sont ses troisièmes noces, après qu’il a perdu sa dernière épouse des suites d’un quatrième accouchement.

Nouveau compagnon, nouveau village : Jeanne fait encore un saut de puce de dix kilomètres pour venir vivre à Hautvillers et se retrouver ainsi au cœur du pays viticole où depuis quarante ans, Dom Pérignon s’est installé à l’abbaye Saint-Pierre comme cellérier-intendant. Il en profite, année après année, pour parfaire la méthode de vinification qui fera tant parler d’elle dans les siècles futurs. Dans un si petit village, a-t-elle eu l’occasion de croiser ce personnage champenois emblématique ?

José Frappa – Dom Pérignon goûtant les raisins des vignobles de l’abbaye d’Hautvillers

Jeanne quitte la vie huit ans après lui. Mais d’elle, qui se souvient ? Le troisième febvrier 1723 a été inhumée au cimetière de céans le corps de Jeanne Hubert épouse en troisièmes nopces de Barthélémy Le Riche, âgée de soixante ans ou environ, après avoir reçu les sacremens de l’église où nous l’avons conduite avec les cérémonies ordinaires en présence des parens et amis soussignez.

Acte de décès de Jeanne Hubert à Hautvillers – Archives départementales de la Marne E dépôt 2506

Reuil, Belval,Hauvillers… les trois villages qui auront vu se dérouler la vie de Jeanne entre 1663 et 1723. Née alors que Louis XIV était déjà installé dans son règne depuis deux décennies, elle aura à peine connu celui de Louis XV sur la fin de sa vie. Je me demande si son premier mari maistre d’escolle aura été pour elle l’occasion d’apprendre à lire, à une époque où si peu de femmes possédaient leur alphabet…

Mon Sosa 2020 {Jacques Charpentier}

Mon Sosa 2020 est évidemment du côté de ma grand-mère maternelle dont la famille, aussi loin que je puisse remonter, est implantée dans la Montagne de Reims ; elle évolue donc en plein terroir des vignes à champagne, dont la renommée était encore à bâtir en cette fin de XVIIème siècle.

Jacques Charpentier se marie le 15 janvier 1686 à Reuil, avec Jeanne Hubert. C’est elle qui est de la paroisse, lui vient du village voisin de Belval. Plus précisément, il est du hameau de la Charmoise qui tient son nom d’un moulin alimenté par les ruisseaux sillonnant cette partie de la commune : le ru de Belval, le ruisseau des Marais et celui de la Petite Vente.

Belval et le hameau de la Charmoise sur la carte de Cassini

Jacques est né à Belval, probablement, mais les registres en ligne de la commune ne remontent pas au-delà de 1675, m’empêchant d’en avoir la certitude. Sur son acte de mariage, seul figure le nom de son père, Denis ; la mère n’avait pas assez d’importance aux yeux du curé pour qu’il fasse l’effort de la citer.

Cependant il y a parfois moyen de contourner les curés misogynes. Car le père, Denis Charpentier, s’est remarié en 1684, deux ans avant que son fils lui-même ne prenne femme ; c’est donc qu’il a perdu sa précédente épouse… toujours pas citée dans ce second mariage. Mais en remontant dans les registres, je découvre enfin la mort de ma transparente, consignée à Belval en février 1683, et c’est le moment pour elle de retrouver officiellement son identité : Antoinette Auvray, femme de Denis Charpentier, décédée de mort subite à « quarante-six ans ou environ ».

Me voici donc avec mon Sosa 2020 pourvu de ses deux parents, Denis et Antoinette. La piste s’arrêtera probablement là ; le XVIIème siècle est le moment où il faut accepter de commencer à faire du sur-place avec les gens ordinaires.

Le hameau de la Charmoise au cadastre de 1832 – Archives départementales de la Marne 3P 749/11

Au gré des actes, Jacques et son père sont laboureurs ou vignerons, travailleurs de la terre en tout cas et possédant peut-être quelques galipes. Cependant c’est encore une piste en impasse car les notaires des environs, à Belval ou à Reuil, n’ont pas laissé d’archives antérieures à 1722.

Après le mariage en 1686, Jacques Charpentier et Jeanne Hubert font leur vie au hameau de la Charmoise : leur premier fils et notre ancêtre, Jacques, naît l’année suivante. Puis arrivent encore quatre enfants, Marie en 1689, Jeanne en 1691, Nicolas en 1693 et André en 1695.

Acte de naissance de Marie le 1er mars 1687 à Belval – Archives Départementales de la Marne 2 E 53/1

Entre temps, Jacques est devenu maistre d’escolle, profession que lui assigne le curé à partir de la naissance de Marie. Il est un de nos rares ancêtres de cette époque à savoir écrire.

Il meurt dans les toutes dernières années du XVIIème siècle, à une période où les registres d’état civil de Belval sont en déficit ; comme sa naissance, son décès s’estompe dans une brume imprécise. Jeanne reste seule avec des enfants encore bien jeunes ; en 1708, elle quitte la Charmoise pour Hautvillers où elle va s’installer chez un nouvel époux.

Mais ça, c’est l’histoire de ma Sosa 2021… bientôt, donc ;-)